A la batte avec celles qui font le baseball féminin en France

Marjorie Brunel, seule joueuse de l’équipe des Bats (Credit: B. Witte)

COLOMBIER-SAUGNIEU — Les clôtures barbelées qui bordent la route de la zone Cargoport, derrière l’aéroport Saint-Exupéry en périphérie de Lyon, donnent à l’endroit des airs de base militaire abandonnée.

D’un côté, une vaste carrière, calme en ce dimanche après-midi ; de l’autre, un hangar rouillé, flanqué d’une vieille antenne radar rotative. A l’horizon, d’imposants avions se succèdent vers la piste d’atterrissage voisine, à quelques minutes d’intervalle à peine.

On imagine sans grande peine des endroits plus agréables pour passer cette journée particulièrement chaude de la mi-septembre. Et pourtant Marjorie Brunel, qui a fait des heures de route pour venir depuis Montpellier, ne voudrait pour rien au monde être ailleurs.

« Je me sens trop bien ! J’avais un peu d’appréhension, parce que c’est le premier vrai match… Ce n’est pas un championnat, c’est un open, mais il y a quand même de l’enjeu », commente la cheffe de projet de 28 ans.

– Femme de terrain

Le match en question, c’est un match de baseball, un sport loin d’être populaire en France. D’aucuns le qualifient même volontiers de « confidentiel ». Le baseball, ici, se joue loin des regards, caché — un peu comme ce terrain de baseball fruste, niché au cœur de la zone de fret, où Brunel et ses coéquipiers des Colombier-Saugnieu Bats affrontent les Devils de Bron/Saint-Priest.

Pourtant, l’histoire du baseball en France ne date pas d’hier ; le sport y jouit d’une présence croissante, avec plus de 200 clubs à travers le pays. Selon la Fédération Française de Baseball et Softball (FFBS), fondée il y a près d’un siècle, on compte aujourd’hui environ 14 000 licenciés, contre 8 600 il y a dix ans.

A première vue rien d’exceptionnel, donc, à ce match de baseball des Bats, près de l’aéroport, où ils jouent et s’entraînent depuis des années. Non, ce qui est assez inhabituel, c’est que le joueur de troisième base de l’équipe locale se trouve en fait être une joueuse.

Brunel, contente d’être enfin dans un vrai match (Credit: B. Witte)

Sur le papier, les clubs de baseball pour enfants sont techniquement mixtes en France, mais relativement peu de filles s’inscrivent, et ces dernières ont tendance à être orientées vers le softball en grandissant.

Les deux sports — le softball et le baseball (également connu sous le nom de hardball) — ont beaucoup en commun. Le premier, cependant, se joue avec une balle plus grosse et plus molle et sur un terrain plus petit, et a longtemps été considéré comme l’alternative désignée pour les athlètes féminines.

Conséquence de cette habitude, en France comme partout ailleurs dans le monde : les équipes de baseball de haut niveau sont entièrement masculines. Et en effet, Marjorie Brunel, qui a plus de 10 ans d’expérience au softball mais ne s’est mis au hardball que l’an dernier, est non seulement la seule joueuse au sein des Bats, c’est la seule joueuse des deux équipes qui s’affrontent sur le terrain.

– Faire ses marques

Ce dimanche, la jeune femme tient bien sa position en défense. Pourtant, en tant que seule femme sur le terrain, sa présence ne passe pas inaperçue.

« Elle a du courage la petite, parce que la troisième base c’est pas facile », commente à haute voix l’un des joueurs des Devils après que Brunel a raté une balle en défense.

Ce que ses adversaires ne savent peut-être pas, c’est que Brunel joue aussi en troisième base pour l’équipe féminine nationale. Cette équipe a été créée récemment en 2019, et lors de leur premier grand tournoi, le premier championnat d’Europe de baseball féminin, Brunel a remporté la distinction de MVP (Most Valuable Player) après avoir fait une moyenne à la batte de .500, avec cinq coups sûrs, dont deux triples en quatre matchs joués

Cette équipe féminine, la FFBS a pris la décision de la créer en 2019 pour remédier à ce qui, selon le président de l’organisation, Didier Seminet, relevait d’une inégalité flagrante.

« Interdire aux filles de jouer au baseball, quand on leur laisse cette possibilité jusqu’à l’âge de quinze ans, pour après leur dire “non”… Cela, pour moi, c’était vraiment une injustice » a-t-il récemment confié au Baseblog.

Côté entraînement, la FFBS s’est tournée vers André Lachance, ancien coach de l’équipe nationale féminine du Canada. Sous sa tutelle, Brunel et ses coéquipières sont restées invaincues dans la compétition européenne à trois équipes, battant la Hollande 5-2 en finale.

La France a gagné le premier championnat européen féminin

En remportant l’événement, la France a aussi obtenu un ticket très convoité pour la Coupe du monde de baseball féminin 2020, compétition biennale à douze équipes qui doit débuter le douze novembre à Tijuana, au Mexique.

« Je n’avais pas réellement joué au baseball avant, donc je ne savais pas trop si j’allais être sélectionnée dans les 17, mais j’ai dit OK, pourquoi pas, c’est parti. Et au final, je suis entrée dans cette équipe, et c’était une des meilleures aventures que j’ai pu vivre dans le sport. C’était vraiment magique, sourit Marjorie Brunel.

Même si ce sont juste les prémices de quelque chose qui va devenir plus grand, qui va évoluer, on a fait partie de cette première équipe et du premier championnat, et c’était magique, juste de la folie ».

– Changement de plan

La Coupe du monde promet d’être une aventure tout aussi passionnante — à condition, bien sûr, qu’elle se déroule comme prévu. La pandémie du COVID-19 a déjà provoqué le report du tournoi une fois, et Brunel et ses co-équipières savent que durant cette année où virus rime avec incertitude, il vaut mieux ne pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué.

Originaire de Lyon, Géraldine Gauzelin, 39 ans, est l’une de ces co-équipières en question. Elle et Brunel sont d’ailleurs partenaires de softball en première division (D1) pour les Rabbits de Clapiers-Jacou, en périphérie de Montpellier. Et Gauzelin n’a pas non plus hésité longtemps avant de mettre un pied dans le baseball, dès l’annonce de la création de la première équipe nationale féminine par la FFBS.

Géraldine Gauzelin, entraineuse des Bats et catcher pour l’équipe de France (Credit: B. Witte)

En mars dernier, fortes du succès de leur première incursion dans le baseball, les deux femmes partageaient le même enthousiastes pour leur saison à venir avec les Rabbits, sans compter que l’équipe avait atteint la finale d’un tournoi de pré-saison en Espagne. Mais à peine quelques jours plus tard, les deux pays fermaient leurs frontières, inaugurant tous deux une période de confinement prolongée.

Presque aussitôt, la FFBS a ordonné le gel de toutes les activités de baseball et de softball. Le 1er avril, la World Baseball Softball Confederation (WBSC) annonçait le report indéfini de la Coupe du monde féminin. En mai, la FFBS choisissait d’annuler purement et simplement les saisons de baseball et de softball pour les ligues majeures. 

« On était à ça de faire notre saison nationale, regrette Gauzelin à propos des Rabbits. On se sentait prêtes. On s’est préparées tout l’hiver. Ça nous a donné un moral de feu. On s’est dit que c’était notre saison. On y va ! Et là, tout s’écroule, et on ne voit plus rien ».

– Le Mexique en ligne de mire

Mais début juin, le WBSC a laissé entrevoir une lueur au bout du tunnel. L’organisme a annoncé que la Coupe du monde féminine aurait bien lieu, mais cette fois-ci en novembre plutôt qu’en septembre.

Un mois plus tard, Brunel, Gauzelin et d’autres joueuses présélectionnées pour l’équipe nationale ont finalement commencé à se réunir pour les entraînements — à raison d’un tous les quinze jours.

Dans l’intervalle, certaines équipes masculines de D1 et D2 ont commencé à se préparer pour de « vrais » matchs, dans le cadre d’un tournoi organisé par la FFBS : la French Summer League, qui a débuté en août.

Peu d’occasions de ce genre pour les joueuses, en revanche. Seule exception, un tournoi à quatre équipes entièrement féminin qui a débuté ce mois-ci en région parisienne.

“Les gars me connaissent”, dit Brunel (Credit: B. Witte)

Mais la France est un (assez) grand pays, et pour les joueuses basées dans le Sud, le trajet pour Paris représente un obstacle non négligeable. Brunel a donc dû trouver un autre moyen de revenir sur le terrain : en rejoignant les Bats, dont Gauzelin est l’entraîneuse.

« Jouer avec une entraîneuse qui est aussi une bonne copine rend l’expérience de jouer avec tous ses coéquipiers masculins bien plus facile, reconnaît Brunel. 

« Je sais qu’en tant que femme dans une équipe de garçons, où les garçons ne vous connaissent pas vraiment, vous pouvez passer beaucoup de temps sur le banc. Mais ici, l’entraîneuse c’est Géraldine, et les gars me connaissent. Nous avons joué les mixtes ensemble. C’est donc beaucoup plus facile », reconnaît-elle.

Par-dessus tout, Marjorie Brunel et Géraldine Gauzelin sont heureuses et soulagées, après une longue période d’inactivité, d’être à nouveau sur un terrain de baseball. Enfin un signe que les choses se remettent en marche. Et même s’il n’y a aucune certitude, la perspective de ce qui les attend au Mexique commence à les titiller sérieusement.

« Moi j’ai juste envie de jouer et de prendre l’expérience, regarder les autres équipes jouer. Parce qu’un championnat du monde, c’est une ambiance qui n’existe nulle part. J’ai envie de profiter de chaque seconde en me disant qu’on a vécu ça au moins une fois dans la vie… », s’enthousiasme Gauzelin.

–Benjamin Witte (édition de la version française — Emmanuelle Lebhar et Bertrand Hauger)

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